Noms composés : problèmes de lexicalité

Cette communication a pour but de présenter certains des problèmes de détermination de la lexicalité auxquels on se heurte dans le cadre de l'étude des noms composés, et notamment d'une classe du français, les composés "timbre-poste", qui sont des composés NN endocentriques où le lien N1-N2 n'est pas de nature équivalentielle ou analogique (enfant bulle ou tailleur pantalon et non pas poisson chat ou voiture balai).

La lexicalité d'une suite de mots est le fait qu'elle constitue une unité du lexique d'une langue, c'est à dire qu'elle est préconstruite et fonctionne comme une dénomination au sens de Kleiber en correspondant à un concept unitaire. D'un point de vue psycholinguistique, une suite lexicale est représentée dans la mémoire de certains des locuteurs et leur permet un accès direct au concept lors de la compréhension. Par opposition, une collocation est une cooccurrence préférentielle de tokens d'unités lexicales ne constituant pas une dénomination.

Deux problèmes se posent si on tente de distinguer unités complexes et collocations : d'une part, ailleurs qu'en terminologie (et encore...), il n'est pas toujours possible de déterminer ce qu'est un concept "unitaire", et d'autre part les collocations laissent elles aussi une trace mémorielle, ce qui rend les jugements subjectifs de lexicalité peu fiables. Si les dictionnaires permettent assez bien de vérifier la lexicalité des mots simples, il sont moins utiles pour les unités complexes.

Ce qui fait d'abord problème dans le cas des composés timbre-poste, c'est que le français a une construction à nom épithète (bien étudiée par Noailly 1990), abondamment employée dans la presse et la publicité (chéquier privilège, colis prestige, moments café), et, ce qui est un peu moins gênant en raison de l'absence d'attestations phrastiques, supprime les prépositions dans le style "télégraphique" des panneaux, des étiquettes et des catalogues, ce qui aboutit aussi à des suites NN (sortie piétons, coupe entretien, sweat capuche). Ensuite, les composés timbre-poste manifestent une tendance à la construction en série, montrée par Mathieu-Colas (1990). En effet, lorsqu'il existe déjà un composé NxNy, on constate l'apparition, et parfois la prolifération, de nouvelles suites NxN2 ou N1Ny. Lorsque c'est le premier nom qui est concerné, le lien sémantique s'affaiblit et l'unicité du concept dénommé devient douteuse ; lorsqu'il s'agit du second nom, celui-ci finit par basculer sémantiquement dans la classe hétérogène des adjectifs. Il n'y a évidemment pas de limite du nombre d'unités formées sur le même pattern au delà de laquelle on pourrait décider devant une nouvelle suite NN qu'on n'a plus affaire à un composé lexical mais à un assemblage occasionnel.

On examinera plusieurs angles d'attaque de ce problème, notamment fréquentiels et psycholinguistiques, et toutes les suggestions des participants seront les bienvenues.

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